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  • Sama Queendom

“Mais pourquoi tu portes un foulard ?”

Cette question est toujours aussi drôle à entendre. Elle est généralement accompagnée d’un regard légèrement plissé et d’un penchement de tête.

Parfois elle est implicite,  comprise dans d’autres questions du type “Oh tu es musulmane ?”. Traduction : “Est ce que tu portes le foulard parce que tu es musulmane ?”. Ou encore  ” Ah c’est une tradition sénégalaise ton foulard ?”. Traduction : “Est ce que tu portes un foulard parce que c’est culturel chez toi, est- ce une revendication identitaire ?”.

J’ai toujours un petit sourire, parce que la personne en face ne se rend pas toujours compte de toute la discussion que peut entrainer cette simple question. Je ne peux pas simplement répondre par “oui” ou “non”. Alors tant qu’à faire, j’ai décidé de répondre par un article. Et à chaque fois qu’une personne me posera la question dans le futur, je lui enverrai le lien de mon blog héhé, ça me fera de la publicité.

Alors…la première fois où j’ai porté un foulard, c’était en début 2013, à Dakar. Un matin, je suis arrivée au lycée avec un foulard rapidement attaché sur la tête. Disons le tout de suite : je ne ressemblais à rien du tout. On dit que les premières crêpes sont toujours ratées. Mon foulard était comparable à une première crêpe cuisinée sur une vieille poile collante, sans beurre, avec une pâte beaucoup trop lourde. Oui, rateé à ce point.

Les premières heures, personne n’a rien dit. Les gens se sont contentés de s’échanger des regards, communiquant par télépathie. J’imagine leur conversation par regards interposés “Mais qu’est ce qu’elle a sur la tête Marième ? Elle s’est voilée ?” – “Heu je sais pas, j’ose pas lui demander, en tout cas c’est pas très beau. Demande lui toi”.

C’est mon groupe d’amies proches qui avait osé se lancer. L’une d’elle avait fixé ma tête avant de lancer un simple “Mais…pourquoi ?”. J’ai lancé un rire nerveux et ai répondu ” Parce que j’en ai envie et que c’est plus pratique”, n’en étant moi même pas certaine. Quelques semaines plus tard j’ai eu des “C’est dommage que tu attaches mal tes foulards, y a une fille là, en classe de XXX, elle attache bien, tu devrais faire comme elle”.  C’est à ce moment que je me suis rendue compte que mon foulard était une crêpe ratée mais que personne n’osait me le dire directement. Je me rappelle de chaque personne ayant prononcé une de ses phrases, je me rappelle même de l’endroit où j’étais, de ce que l’on faisait.

A l’époque je n’en ai pas rigolé comme j’en rigole aujourd’hui. J’ai eu mal que l’on questionne mes choix, mais j’étais la fille un peu folle qui rigole, fait rire les gens, et ne fait jamais de problèmes. Qui ne dit jamais réellement ce qu’elle pense du comportement des autres. Pourtant il y avait toute une petite histoire assez personnelle derrière ce choix de porter un foulard.

Quelques mois avant, le 23 Décembre 2012, j’avais fait mon “Big Chop”. J’avais coupé tous mes cheveux défrisés, je n’avais plus que 3 ou 4 centimètres de cheveux sur la tête. Pour la première fois depuis 10 ans ( sachant que je n’avais aucun souvenirs de l’époque où je n’étais pas défrisée), je découvrais à quoi mes cheveux ressemblaient. Et du coup mon entourage aussi. Il y a eu des moqueries, des élèves comme des professeurs. “James Brown” (là encore ça va),”Chihuahua”, “Balais brosse”, j’ai eu à découvrir pas mal de surnoms. Un grand merci à Mr Kane, professeur de mathématique, pour son “Angela Davis” qui me remontait le moral au milieu de toutes les autres remarques négatives et qui m’aidait à m’assumer. Je rigolais avec les autres, je riais de moi-même, pour ne pas laisser voir à quel point cela me faisait mal que l’on se moque de ce que j’étais. Mes cheveux étaient trop courts pour être tressés sans rajouts, et j’avais décidé de ne plus en mettre. Donc les tresses n’étaient pas encore une option.

J’ai donc trouvé la solution parfaite pour moi à l’époque : les cacher. Je me suis dit que si on ne les voyait pas, on ne pouvait pas se moquer. Et en plus je n’aurais pas à les coiffer tous les jours, je pourrais simplement avoir mes tresses bien moches, cachées sous mon foulard. Je comptais mettre le foulard de temps en temps, pendant juste quelques mois. Une solution temporaire qui me semblait toute simple.

Mais c’était sans compter sur la Société Sénégalaise, qui voulait absolument que mon choix soit justifié, au point de créer elle même une justification. Je me suis rendue compte que pendant longtemps, beaucoup ont simplement déduis que je m’étais voilée, chose compréhensible. J’ai commencé à avoir des remarques quand je ne portais pas d’habits qui me couvraient complétement, ou quand je disais certaines choses qu’une “femme voilée ne devrait pas dire” (Hm l’on parlera de ce phénomène de “La femme voilée doit être encore plus parfaite que la femme musulmane non-voilée” une autre fois….).

J’ai précisé à certaines personnes que je n’étais pas voilée, puis à un moment je me suis rendue compte que je n’avais absolument aucune raison de le faire. Je n’avais aucune raison de justifier mes choix vestimentaires. Et avec le temps, j’ai simplement assumé mon foulard, tout autant que j’assumais mes cheveux. Je jonglais avec les deux. Assez amusant d’ailleurs, de voir les gens qui, pensant que j’étais voilée, ne savaient pas trop comment réagir en me voyant les cheveux découverts un jour sur deux. Au lycée je ne m’intéressais jamais vraiment aux choix des autres, jusqu’à présent d’ailleurs. Et je m’attendais naïvement à ce que les gens fassent de même avec moi. Héhé cela aurait été trop facile.

Malgré tout, je me suis appropriée le foulard. La vilaine crêpe est devenue une belle crêpe dorée cuite au beurre salée avec un peu de Nutella par-dessus ( Voyez donc l’évolution). Et ce qui était censé être temporaire est devenue partie intégrante d’Adja Marième Sy.

Certaines choses ont tout de même changé une fois en France. En Europe, lorsque je dis que je suis sénégalaise, beaucoup se disent automatiquement que mon foulard est un “truc d’africain”. Ce qui est assez ironique étant donné qu’au Sénégal tout le monde trouvait quelque chose à y redire et personne ne comprenait exactement pourquoi je faisais ça. Mais en Europe, tout le monde l’a simplement accepté en se disant que cela devait être une chose normal, là d’où je venais.

Donc, mes attachés de foulards à influence africaine ont été bien appréciés en Europe, et ouvertement questionnés en Afrique. Exactement comme mes cheveux. En France j’ai eu beaucoup de compliments sur mon foulard, de la part d’inconnus dans la rue, au supermarché, dans les transports. Au Sénégal, en 2 ans. j’ai eu un seul compliment explicite. C’était un caissier au supermarché, qui m’a dit que je devais faire breveter ma manière d’attacher le foulard. En Angleterre encore c’est le même phénomène qu’en France. D’ailleurs, pendant que j’écrivais cet article, une dame m’a approchée pour me dire à quel point mon attaché de foulard était “Amazing !”.

Je ne le mets pas en tant que musulmane, il n’est absolument pas lié à ma religion. Mais par contre il me permet quand même de découvrir les épreuves auxquelles les femmes voilées font face. Aux entretiens pour des stages, pour des visas, etc, je suis toujours fortement encouragée à ne pas mettre de foulard. En ces moment-là je pense aux femmes voilées. Je sais à quel point il peut être impensable de devoir enlever son foulard. Je sais qu’il y a des jeunes femmes qui enlèvent le voile pour aller au travail. On ne leur donne pas le choix. L’expérience est horrible, on se sent nu, on se trahit soit même. Votre intimité est agressée. Non pas parce que l’on voit vos cheveux. C’est le symbole qui est grave : obliger une femme à faire ce qu’elle ne souhaite pas. L’obliger à se dévêtir. Je ne comprendrai jamais comment cela peut être acceptable pour certains mais bref…Autre sujet, autre article encore une fois.

Si au début, il y a 4 ans, ce foulard symbolisait à la fois ma peur des autres et mon envie d’avoir mon propre style, aujourd’hui je le mets simplement parce qu’il fait partie de moi. Mes attachés de foulard font autant partie de moi que mes style de coiffure. La manière dont j’attache mon foulard reflète mon humeur du jour. Si je prends le temps de faire quelque chose d’élaboré, c’est que je suis de très bonne humeur et que je me sens capable d’accomplir n’importe quoi. Je me sens plus confiante avec, j’ai l’impression d’avoir une couronne sur la tête. Exactement le même sentiment que quand j’ai un afro imposant. Je me sens Reine. Et c’est exactement ce que nous sommes toutes. Foulards ou pas, cheveux crépus ou pas. Et dans tous les cas, il n’y a pas à expliquer et justifier nos choix de style en tant que femme.

Je mets un foulard parce que et quand j’en ai envie, parce que parfois j’ai besoin de me rappeler que je suis Reine de ma vie. Parce que lorsque je me vois avec ce foulard, je sais que j’ai choisi moi-même de le mettre, peu importe l’avis des autres. Parce qu’il fait partie de ma personnalité, il m’a permis de me différencier en pleine adolescence ( processus important), pour devenir la jeune femme que je suis. Queen in her queendom.

**** Mood du jour  ****

J’ai rédigé cet article confortablement installée dans un fauteuil de la bibliothèque, bercée par le rythme de “Lu tax”, de Cheikh Lô, en Replay pendant près de deux heures.

Cheikh Lô est bien connu de la scène sénégalaise (et j’ai appris récemment, de la  scène Burkinabé, merci Habibou), pour sa musique alliant rythme traditionnellement sénégalais et jazz. Le tam-tam côtoie la trompette et la guitare, et c’est juste superbe.

“Lu tax” signifie littéralement “Pourquoi” en wolof. C’est une chanson d’amour, où Cheikh Lô explique à une jeune femme les raisons pour lesquelles il l’aime.

En traduction littérale, l’une des premières phrases de la chanson signifie “Pourquoi je t’aime toi chérie, je vais te le rappeler aujourd’hui”, une traduction non littérale donnerait “Je vais aujourd’hui te rappeler les raisons de mon amour”.

Well, assez de blabla, enjoy.


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